Extraits


Poèmes en vers libres

Je voudrais bien, François d'Assise, être un petit oiseau tout près de votre feu.
Je vous promets que je serais plus sage qu'à l'école
et moins remuant qu'à la maison...
François d'Assise, je vous donnerais cette petite chaise pour vous asseoir,
avec ma culotte sur le dossier.
Nous allumerions doucement l'électricité pour que je puisse voir un moment
votre visage
et puis nous referions doucement la nuit
et je mettrais ma petite main dans votre main
et je vous écouterai jusqu'au matin.

*

Tu as fait les jeunes filles éclatantes Seigneur
Je les regarde, et je me dis que tu n'as rien fait qui soit aussi beau sur notre terre...
Seulement les voir passer dans la lumière l'une après l'autre est un bonheur.

*

La plus haute chambre de la maison,
l'heure culminante de ce jour,
je les ai durement conquises sur les rites du quotidien.
Et maintenant que je les ai,
que parmi les tentures fannées et roussies par l'été et toutes croulantes ;
parmi les fruits séchant sur des journaux jaunis,
dans un grand silence,
en face de l'arbre centenaire que j'ai rejoint et dont
la cime cependant me dépasse encore un peu ;
maintenant que je suis là,
enfin, ...je souris.
C'est ici ma demeure véritable...

*

Emplissez donc la terre, tonnerre de Dieu, et respirez !
Et touchez tout ce qu'il y a à toucher,
et colletez-vous avec les arbres, avec les hommes !
quand vous saurez ce qu'il y a sur la terre et au
dedans et le nom de tout, et la saveur de tout, et son odeur...
s'il y a encore en vous des faims irrassassiables,
si quelque chose vit en vous, que la terre ne saurait
satisfaire alors, tâchez d'avoir commerce avec les anges !
Mais je n'aime point ces anémiques du clair de lune
qui ne connurent jamais la pesanteur...

*

...Jaillissement ! La sève en toi s'immobilise et renversé
Ô arbre, tu attends à présent la montée de tes racines à tes branches,
la montée douce et lente, l'immense pulsation de puissances irrécusables.

 

Poèmes à forme fixe

La plus dure forme craque
Sous l'excès de ton désir
L'aube jaillit, les vents claquent
Ah ! de quel ivre plaisir

*

Mort le Dieu, morte l'enfance,
Tu vas vivre désormais
Et connaître à ta puissance
Ce que l'Eternel permet.

*

Quels dieux à présent prier ?
Bouddha ? Jésus-Christ ? Que faire,
Vivre ou mourir ? On espère.
On espère quoi ? Misère
D'être trop bien délié

*

Choisis d'être. Que tes mains
Soient impures, les chemins
A tes passions difficiles

Et que ta barque à tous vents
Et tous les soleils craquent avant
D'échouer aux calmes îles.

 

Pensées extraites de ses oeuvres.

La morale est un luxe pour ceux qui n'ont plus faim.

*

Vieillir, c'est consentir à soi.

*

L'action exige des situations idéalement simples. Quand la réalité ne les fournit point, elle les invente.

*

Je dis : " Non, je ne tuerai pas les petits chiens, j'aime mieux payer quelqu'un qui s'en chargera ". Et je mesure tout à coup l'épouvantable rôle de l'argent qui délivre du contact avec les êtres et les choses et rend ainsi possibles tous les crimes.

*

Nous sommes semblables aux enfants qui viennent d'apprendre à lire : nous épelons le monde sans l'assembler.

*

Tous - ou à peu près - nous sommes, dans le spirituel, les petits élèves de la classe enfantine.

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La vraie force est sérénité et n'a point peur d'être silencieuse.

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Il y a des hommes qui ne vous prennent jamais où vous êtes, mais un peu plus haut. Et ils vous obligent à grandir.

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Construire, toujours, sur l'adversaire, c'est-à-dire ne jamais le considérer comme un adversaire, mais comme un partisan insuffisamment informé.

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Je demande justice ! Qui dit cela est proche de l'injustice, car il a déjà oublié l'amour.

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Le temps nous lèche et nous achève avec des rudesses de mère ourse.

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Questions à poser :qu'est ce que nous souhaitons quand nous souhaitons telle ou telle victoire ? La vie la plus haute et la plus difficile, ou la digestion la plus comfortable ?

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Mener l'âne à boire, même quand il ne veut pas.

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La beauté ou la laideur ne sont point dans les choses, mais en nous. Elles ressortissent à notre façon de voir les choses.

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De l'utilité qu'il y a, pour réellement comprendre, à faire, très réellement, la bête.

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Qu'il est difficile d'être intelligent avec les sots, et patiens avec les passionnés !

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Ils s'en vont tous deux au théâtre. Ils appellent cela prendre du plaisir ensemble et ils ne soupçonnent pas qu'assis tous deux devant la scène, ils voyagent chacun de son côté, aussi séparés l'un de l'autre que si l'un était en Espagne et le second en Sibérie.

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Nous n'aimerons jamais vraiment que ceux aux yeux desquels nous sommes le plus haut nous-mêmes.

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Un temps, avant de répondre, pour détacher de soi, ces épines enfoncées dans la chair par l'autre.

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Il importe moins de s'expliquer que de se construire.

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Es-tu en conflit avec quelqu'un, te voilà prisonnier de lui. Libre vraiment celui qui comprend et pardonne.

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Etre bon, être vrai, tout est là et cela mène loin.

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Apprends à dire ce qui est vrai, sans impatience. La vérité se suffit.

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...conviction ...que la vie n'est qu'une lente éclosion et que l'âme ne s'ouvre qu'à la mort.

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L'espace entier est révélation de Dieu.

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Il faut, cependant, être à la fois fidèle à la terre et au ciel et ne point, par besoin de sécurité, se décider pour l'un ou pour l'autre. (1936)

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Consentir à la nuit comme les herbes de ce jardin. S'incliner.

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Il me semblait trop facile de croire. (début 1944)